C’est le printemps : et si l’on batifolait à plusieurs ?

Car enfin, c’est certes agréable d’inviter Paulette et quelques autres amis pour … de longues virées à vélo (qu’alliez-vous imaginer ?), mais lorsqu’on manque un peu d’endurance, que se profile une bonne côte et que le reste du groupe, peu à peu, vous distance, on se sent finalement un peu tout seul sur sa machine…

Heureusement, il existe un engin permettant d’ahaner de concert, de partager avec l’âme sœur sueur, souffrance et mal de cuisses. Une bécane avec laquelle finir à pieds jusqu’au sommet, humiliés, certes, mais à deux : j’ai nommé le tandem.

Tandem Rouxel et Dubois, affiche de F. Lunel éditée par Ch. Verneau, Paris, dernier quart du XIXe siècle.
(c) Médiathèque de la ville de Chaumont, coll. Dutailly.

Un peu d’histoire :

L’idée d’enfourcher à deux le même engin naquit avec le grand-bi. A partir de 1868, date du premier brevet connu, les ingénieurs conçurent d’étonnantes machines à deux places et jusqu’à quatre roues (dont les « sociables », tricycles à deux places dont Bollée fit en 1896 une version motorisée conservée au Musée des 24H). Les premiers étaient parfois munies d’une double direction, voir d’un cadre articulé.

Quadricycle à deux places, vers 1894-1895. Collection J. Beau, T. 1, f° 13. Source gallica.bnf.fr / BnF.

La forme classique du tandem découle de celle de la bicyclette de sécurité, c’est-à-dire de la bicyclette actuelle ou peu s’en faut, qui détrôna le grand-bi à partir des années 1880. On tâtonna un peu sur l’agencement de la transmission par chaînes ou la place du tandémiste arrière (ou stocker, le cycliste avant étant le pilote ou le capitaine) et le tandem connut un premier engouement mondain dans les années 1890. Emblème éculé de la balade romantique dans la presse bourgeoise de l’époque, les cuisses d’airain de monsieur palliant comme il se doit la fragilité touchante des mollets de madame, il fut occasionnellement érigé en allégorie (grinçante) du mariage.

Publicité pour les tandems Clément, rare marque à placer sur ses affiches les femmes au poste de pilote.
Dessin de A. Gilbert, affiche Camès, Paris, quai Jemmapes, dernier quart du XIXe siècle. Source : médiathèque de la ville de Chaumont, coll. Dutailly.

Avec le XXe siècle, l’intérêt des classes aisées se détourna vers l’automobile, tandis que la bicyclette devenait un moyen de transport de masse. Un temps délaissé, le tandem connut une seconde période faste avec l’avènement des congés payés, remplaça les taxis parisiens sous l’Occupation et concurrença la 4CV pour les vacances de la première décennie des Trente Glorieuses. Ensuite, seconde période d’oubli, avec le « tout voitures ».

Couple en tandem vélo-taxi. Paris, août 1943.
Photographie André Zucca. © André Zucca / BHVP / Roger-Viollet.

Triplettes, quadriplettes et tutti quanti…

L’équipe anglaise de Triplette en 1896-1896. Collection J. Beau, T. 4, f° 33.
Source gallica.bnf.fr / BnF.

A deux, c’est déjà bien. Mais à trois, quatre ou cinq, je ne vous dis pas ! Aussi les ingénieurs des années 1890, qui semblent avoir aimé partager le plaisir, multiplièrent le nombre de places sur leurs engins. Le principe est simple : vous ajoutez autant d’excroissances que vous le souhaitez au tandem original, puis vous terminez par « -plette ».
Ainsi, le public arpentant en 1894 le 1er Salon du Cycle de Paris, découvrit (médusé, comme il se doit) à côté des 37 tandems présentés, deux triplettes (trois places) et une quadriplette (quatre places). Les quintuplettes furent relativement nombreuses, les sextuplettes le furent un peu moins, et on évoque même, mille-pattes rêvé par un entomologiste fou, une ou deux décuplettes. Où donc ? C’est l’évidence même, aux USA.

Triplette en 1894-95. Collection J. Beau, T.1 f° 12. Source gallica.bnf.fr / BnF.
Quadriplette en 1896. Collection J. Beau, T.3, f° 20. Source gallica.bnf.fr / BnF.
Décuplette en 1897 à Londres. Source : Le Sport universel illustré, 25 décembre 1897, p.713. Image wikipedia.

Arrogance américaine, la décuplette ? Pas seulement, puisqu’une variante roulait en 1895 dans les rues jusqu’alors tranquilles du Mans. En témoigne (scoop!) ce rare cliché pris par Georges Jagot, alors membre éminent de l’Union Vélocipédique de la Sarthe (j’espère revenir dans un prochain billet sur l’histoire de ce club de passionnés de cyclisme, présidé par Léon Bollée lui-même). Si les dix cyclistes sont bien visibles, portés (il faut cela) par dix roues, les entrailles de l’animal mécanique restent hélas bien mystérieuses. Sauf peut-être à rapprocher l’engin manceau d’un modèle de triplette à quatre roues publié en 1893.

Décuplette de l’Union Vélocipédique de la Sarthe, en 1895.
Archives départementales de la Sarthe, fonds Georges Jagot, 23 Fi 1280.
Modèle de triplette, publié dans Le Cyclisme théorique et pratique, par L. Baudry de Saunier, Librairie illustrée (Paris), 1893, p. 157. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Tandems de compet’

Départ du grand prix de Paris tandem, 1900.
Collection J. Beau, T.13, f° 28. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Le monde sportif eut tôt fait d’adouber ces drôles de machines, d’autant que les courses de tandems attirèrent vite les foules, friandes de leur aspect spectaculaire. Les albums du photographe Jules Beau, déjà évoqués dans les précédents billets, montrent plusieurs équipages de la fin du XIXe siècle. Quelques-uns se distinguent par leur mixité et surtout par leur art de la juxtaposition de motifs sur leur costumes alignés (nous manquent les couleurs : l’une de ces équipes s’appelait les diables rouges).

Équipe de quintuplette en 1896. A noter la position du stocker, permettant de ne pas allonger le cadre démesurément.
Collection J. Beau, T. 2, f° 36v. Source gallica.bnf.fr / BnF.

La mode en fut toutefois assez brève, (on tentait de la relancer en 1907-1908), mais le tandem ne disparut pas pour autant des pistes. Montés par les entraîneurs, il servit longtemps à ouvrir la piste devant les cyclistes cherchant à battre des records de vitesse et profitant de l’aspiration générée : les courses de demi-fond étaient nées.

Bouhours et ses entraîneurs en 1896.
Collection J. Beau, T. 3, f° 36v. Source gallica.bnf.fr / BnF.
Course de 50 kilomètres derrière tandems, vélodrome Buffalo (Neuilly/Seine), 14 mai 1905.
Collection Jules Beau, T. 29, f° 34v. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Tandems à moteur

Schéma de tandem à moteur, publié dans Curiosités cyclistes et automobiles : Roue libre, bicyclettes et tandems à pétrole, l’invention de la locomotion automobile. par L. Ferrus, Editions Berger-Levrault, Paris, 1904,p. 25. Source gallica.bnf.fr / BnF.

C’est même dans ce rôle d’ouvreur de piste que le tandem connut l’une de ces dernières évolutions majeures : l’adjonction d’un moteur. Dès 1898, Pingault mit au point un tandem à assistance électrique et en 1901 Robl montait un tandem à pétrole. Les entraîneurs pédalaient moins, le coureur profitait d’une aspiration plus grande (et des gaz d’échappement), et gagnait en vitesse. Finalement, le tandem perdit également ce match au profit de la motocyclette.

Tandem à assistance électrique monté par Clerc et Pingault, 1898. Collection J.Beau, T.6, f° 18v. Source gallica.bnf.fr / BnF.
Tandem d’entraîneurs à moteur à pétrole, photographié en 1901.
Collection J.Beau, T. 16, f° 20v. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Le suicide du tandem… au salon de l’auto.

Il m’est difficile d’achever ce petit tour de tandem sans évoquer l’exploit réalisé le 15 août 1909 par Mme Garnier et M. Peyrusson à l’occasion du meeting international de l’Auto. Un saut de la mort en tandem dans la Seine, depuis le pont de Puteaux, comme un dernier coup d’éclat d’une bécane alors en train de passer de mode… provisoirement.

Saut de la mort du meeting international de l’Auto, Pont de Puteaux, 15 août 1905. Photographie agence Rol. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Tandem classé X

Sans commentaires, si ce n’est que c’est bien l’angle inférieur droit de l’estampe du célèbre caricaturiste Jean Véber qu’il faut regarder…

Les sorcières ou Tandem. Lithographie de Jean Véber, éditée par Duchâtel, Paris, 1900. Source gallica.bnf.fr / BnF.