La Reine bicyclette et le Prince automobile : Les Bollée à deux roues.

Léon Bollée et sa bicyclette vers 1892 dans la cour de la fonderie de cloches familiale.
A.D. Sarthe : 23 Fi 1121.

Avec le mauvais esprit qui me caractérise, je profite de ce week-end de course automobile mi-tique… non, mystique… meetic… (zut, non plus)… heu… mythique (ah oui, c’est cela), pour exposer au grand jour et aux particules fines, (parce que ces jours-ci au Mans, n’est-ce-pas…), l’un des secrets les plus inavouables de la Cité des 24 H : les Bollée, pionniers de l’automobile, rois du carburateur et du segment de piston, utilisaient, bricolaient, perfectionnaient, bichonnaient, chérissaient … les bicyclettes.

Léon Bollée en quadricycle « Sociable ». Vers 1890-1900. A.D. Sarthe, 24 Fi 141.

Petit rappel utile.
Les Bollée, ou plutôt la famille Bollée, ce sont plusieurs générations de fondeurs de cloches et mécaniciens installés au Mans autour de l’avenue du même nom, qui contribuèrent à la naissance de la voiture individuelle. En premier lieu, Amédée Bollée, inventeur en 1873 de l’Obéissante, voiture à vapeur considérée tout bonnement comme le premier véhicule automobile pour particulier. Ensuite ses enfants, Amédée fils, Léon et dans une moindre mesure Camille, lesquels construisirent plusieurs modèles à vapeur et à essence. Mais aussi des cloches, des éoliennes, des béliers hydrauliques, des calculatrices, des fontaines lumineuses, etc., car, il faut le reconnaître, ces gens-là étaient aussi talentueux que touche-à tout.
Q
uel rapport avec le vélo ? Et bien, pas mal de choses.

A l’origine de la première voiture, deux vélos ?
C’est du moins ce que l’on comprend à lire les sagas retraçant l’invention de l’Obéissante. On y apprend qu’en 1868, Amédée Père bricolait son vélocipède Michaux et celui de son frère (tiens tiens, il y avait donc au Mans au moins deux exemplaires de cet ancêtre de la bicyclette, et ils appartenaient aux Bollée !). Amédée cherchait à réunir les deux engins en les dotant d’une direction unique : il amorçait là la réflexion qui le conduisit à équiper l’Obéissante de l’une des premières (sinon LA première) direction à double pivot de l’histoire automobile, permettant aux deux roues directrices de tourner selon un angle différent et donc d’assurer une bonne tenue de route.

Et l’on pourrait déjà conclure que si les pilotes peuvent tourner près de 400 fois autour d’un circuit sans aller trop souvent dans les décors, c’est d’abord grâce à deux vélos…

Léon et Camille concepteurs de vélos.

Les deux fils d’Amédée ne tardèrent pas à rejoindre leur père dans l’atelier de mécanique deux-roues.
Léon n’avait que 14 ans et une étrange lubie : faire flotter un vélo. Et les manceaux éberlués d’assister, en 1884, aux premiers essais sur l’Huisne de son vélocipède nautique prénommé La Berthe. Léon concevra plusieurs prototypes et déposera même deux brevets pour ses pédalos, dont l’un fit l’objet d’un article dans la célèbre Revue La Nature.

Et ce n’est pas tout : une photographie le montre, vers 1891-1892, posant fièrement auprès d’une autre bicyclette de sa conception. Celle-ci est acatène, principe alors dans l’air du temps et promis à un bel avenir. Il s’agirait de l’engin que Léon tient en main sur la photographie reproduite en tête de cet article. mais alors, si ce vélo est acatène, à quoi sert le carter de chaîne ? Hélas, nous ignorons tout du devenir de ce vélo, peut-être resté à l’état de prototype. Néanmoins, à lire ses nombreux portraits, Léon fut longtemps un cycliste passionné, utilisant son vélo pour ses déplacements quotidiens.

Quant à Camille, peut-être le plus original de la famille et certainement le plus facétieux, c’est sans doute avec un peu d’ironie et assurément beaucoup d’humour qu’il construisit à son tout un deux-roues : en 1888, il paradait fièrement, coiffé d’un bicorne, sur une belle draisienne de sa conception, toute neuve mais obsolète de près de 70 ans…

Camille Bollée sur sa draisienne vers 1910. Photo. archives Bollée, publiée dans Maine-Découvertes n° 13, Juin-Aout 1997, p. 34.

L’Union Vélocipédique sarthoise et les Bollée.

Léon Bollée (au centre, à gauche du Grand-Bi) et les membres de l’Union vélocipédique Sarthoise au quinconce des Jacobins le 24 juillet 1892. Cliché G. Jagot. A.D. Sarthe 23 Fi 2258.

Mettre au point et assembler des vélos ne suffit pas. Les Bollée s’attachèrent également à promouvoir la pratique de la bicyclette, montrer l’engin au grand jour, en démontrer l’efficacité. Et pour atteindre ce but, quoi de mieux qu’une association, ou plutôt un club ou une société, puisque nous sommes avant la fameuse loi de 1901 ?
Ainsi fut créée en 1882 la Société Vélocipédique du Mans, par Auguste Bollée, frère d’Amédée (et donc probable propriétaire du second vélocipède Michaux mentionné ci-dessus). Elle fut sans doute la plus ancienne du département (sauf à voir du côté de Clermont-Créans, où des courses de vélocipèdes étaient déjà organisées en 1870), mais dura peu de temps. Après quelques dissensions et une dissolution qui restent mystérieuses, Auguste réitéra et fonda le 8 janvier 1891 l’Union Vélocipédique sarthoise, qu’il présida pendant un an avant de laisser son siège à… son neveu Léon, bien sûr !
Autour de lui, un groupe de notables, généralement commerçants et industriels passionnés par les nouveautés mécaniques et scientifiques. Usant de pseudonymes, ils restent difficilement identifiables. Société assez fermée à laquelle on adhérait après cooptation, l’U.V.S. est très représentative de ces clubs bourgeois du premier âge d’or de la bicyclette, très répandus dans les dernières années du XIXe siècle (une vingtaine recensée en Sarthe avant 1914, comme par exemple à Bonnétable dès 1891). Parmi les adhérents manceaux, on retiendra Georges Jagot, qui fut, sous le pseudonyme de Georges des Creux, secrétaire puis président de l’U.V.S. Propriétaire d’une usine de galvanoplastie Rue Chanzy, passionné de photographie, il réalisa un grand nombre de clichés sur plaques de verre aujourd’hui conservées aux Archives départementales de la Sarthe, témoignage unique sur la pratique familiale du vélo autour de 1900 au Mans.

L’Etoile cycliste, ancêtre de la cyclalettre.

L’U.V.S. édita de 1892 à 1939, un bulletin mensuel, intitulé l’Etoile cycliste à partir de 1894, puis l’Etoile sportive après 1904 et  la diversification des centres d’intérêt de l’association. Les articles reflètent les activités du groupe : courses de fond, par exemple en 1892 sur les avenues de Pontlieue (Jean Jaurès) et de Saint-Gilles (Libération), courses sur piste en bois aménagée au Quinconce des Jacobins, cyclotourisme dominical, fêtes, démonstrations en tous genres et meetings spectaculaires.

La piste du vélodrome provisoire du quinconce des jacobins, fin du XIXe siècle. Cliché G.Jagot, A.D. Sarthe : 23 Fi 1660.

Figurent ainsi dans le bulletin les premiers trajets de 52 itinéraires circulaires au départ du Mans, boucles cyclotouristes de 100 à 300 km (dont un ambitieux Le Mans – Château-du-Loir – Tours – Saumur – La Flèche – Le Mans!), parfois avec haltes à prix négociés dans certaines auberges sur présentation de la carte d’adhérent. L’association milita également contre la création d’un impôt sur les bicyclettes, et pour la construction d’un vélodrome au Mans. Les pages de garde étaient réservées aux publicités des commerçants manceaux, d’abord peu nombreux, proposant des articles pour cyclistes.

Le vélocipède, ce merveilleux instrument de locomotion (dixit Léon Bollée himself !)
Le véritable trésor du bulletin de l’U.V.S. est la série d’articles consacrés à « la vélocipédie technique » que Léon Bollée publia dans les premiers numéros du bulletin. Très théoriques, et parfois illustrés de schémas de la main du maître, les textes traitent de la force motrice, l’équilibre, la poussée, le poids des engins, la multiplication par chaîne, les bandages des roues ou même le profil des pistes de vélodromes. (A ce propos, notons que le stade Bollée, avant d’être une pelouse de football à l’abandon, fut le vélodrome du Mans partiellement financé par Léon. Cette histoire reste à explorer).

 

Plus drôles assurément furent les prestations de Léon lors des carrousels festifs organisés par l’U.V.S. Ainsi, lors de la première Grande Fête de la Reine bicyclette, organisée aux Jacobins en juillet 1892, Léon et Camille traversèrent la place à vélo… sur un câble de 50 m tendu à 10 m de hauteur ! Camille conduisait, Léon était assis dans un harnais suspendu à la bicyclette, et Amédée, sans doute passablement inquiet, avait calculé la résistance des câbles.

Camille et Léon Bollée au-dessus des Jacobins en 1892. Photo archives Bollée, publiée dans Maine découvertes, n° 13, Juin-Août 1997, p. 34.


Autre exemple de prouesses à deux-roues, les carrousels, tel celui organisé par L’U.V.S à Fresnay-sur-Sarthe en 1893, au cours duquel quatre quadrilles de six cyclistes chacun, manœuvrant de concert au son des fanfares, exécutèrent diverses figures synchronisées. En chef des quadrilles, encore et toujours Léon, qui se surpassa le même jour dans ses créations à bicycle et monocycle.

A la lecture des multiples activités de l’U.V.S. et des prouesses de son sémillant président, on en vient à se demander si la fantastique décuplette de l’association, déjà présentée dans le précédent billet, ne fut pas élaborée pour l’un ou l’autre de ces événements. Peut-être même dans l’atelier de Léon Bollée, qui sait ?

Décuplette de l’U.V.S. photographiée le 20 avril 1895. Léon Bollée occupe la 4e place. Cliché G. Jagot, A.D. Sarthe : 23 Fi 1280.

La Reine bicyclette et le Prince automobile…
Le nom de la 2e Grande Fête organisée par l’U.V.S aux Jacobins en mai 1897 annonçait la fin des jours heureux. Si la préséance était encore respectée, le prince en question, avide de régner, occupait de plus en plus de place : Léon était accaparé par la promotion de ses automobiles, et, la bicyclette devenant populaire, l’intérêt des sociétaires s’orientait d’avantage vers les sports mécaniques.

Enfin, au printemps 1900, l’Union Vélocipédique de la Sarthe devint l’Union Auto-Cycliste de la Sarthe, laquelle est considérée parfois comme l’embryon de l’A.C.O. : plusieurs fondateurs de cette dernière étaient en effet membres de l’U.V.S. / U.A.C.S., Georges Durand en tête. L’U.A.C.S., recentrée sur les compétitions cyclistes, existe toujours.

L’U.A.C.S au rallye Bibendum en 1904. Toujours à vélo, malgré le changement de nom. Cliché G. Jagot, A.D. Sarthe : 23 Fi 989.

Le Café de l’Univers, siège de l’U.A.C.S., pavoisé à l’occasion du 20e anniversaire de l’association. A.D. Sarthe : 23 Fi 1414.

Epilogue
Dimanche, 16 H, le vrombissement a cessé. On se consolera en se disant que sans l’intérêt des Bollée pour le vélo, il n’y aurait peut-être pas eu de 24 h du Mans (of course!) … On se consolera surtout en apprenant que certains vélocipèdes de la famille Bollée furent légués par Camille Bollée en 1932 aux Musées du Mans, qu’ils furent exposés au Musée de l’automobile de 1962 et 1993 avant de réintégrer les réserves des musées. S’y trouvent-ils toujours ? L’enquête est en cours.

Vers une restauration future de la Statue de Léon Bollée de l’avenue du Général Leclerc ?

 

Outre les documents d’archives référencés dans le texte, ce billet emprunte beaucoup à :
Bollée Gérard et Bonté Michel. Il était une fois… les Bollée, hommes de légende ; patrimoine automobile (et industriel) de la Sarthe ; de 1814 à 1924 ! Editions Le Mans Racing, 2011.
Dossier Du grand « bi » au V.T.T. : l’aventure vélocipédique dans le Maine, Maine découvertes, n° 13, Juin-Aout 1997.
Peurey Roger. La plus vieille société cycliste de la Sarthe, La Vie mancelle et sarthoise, n° 267 mai 1988 p. 34.

 

 

 

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