Championnes de La Belle Époque

La coureuse Marcelle, photographiée en 1894-1895. [Collection Jules Beau. Photographie sportive] : T. 1, f° 1 v. Source gallica.bnf.fr / BnF.

 

Elles se nommaient  Marie Tual, Suzanne Medinger, Miss Grace, parfois simplement Lisette, Marcelle ou Georgette, ou plus mystérieusement Mag Nat, Merry Djo, Serpolette, Eteogella ou Reillo. Montées sur des bicyclettes, des tandems ou des tricycles à moteur, elles font partie de la petite quarantaine de femmes championnes cyclistes, sportives ou artistes françaises, anglaises ou autres, photographiées par Jules Beau entre 1894 et 1899. Ce photographe passionné de cyclisme, considéré comme l’un des premiers journalistes sportifs, a laissé 36 recueils de clichés pris entre 1894 et 1913, aujourd’hui conservés par la BNF.

 

En feuilletant ces carnets, on est bêtement surpris de découvrir des femmes parmi la ribambelle de cyclistes moustachus chevauchant des montures parfois rocambolesques. A dire vrai, elles ne sont pas si nombreuses : sur les 650 photos concernant le cyclisme prises en 1894 et 1899, à peine plus de 10 % montrent des coureuses, une petite trentaine seulement sont nommées, parfois de leur seul prénom ou surnom, et leur palmarès est rarement précisé. Et comment en serait-il autrement, alors qu’aujourd’hui encore, pas grand monde (à part ma copine Delphine, recordwoman de la culture générale sportive) ne connaît d’autres championnes du deux-roues que Jeannie Longo, ni ne sait s’il existe encore un véritable tour de France féminin (ni quels chemins vicinaux tortueux il emprunte pour ne jamais être remarqué) ?

Reste que l’on est peu renseigné sur la vie et le palmarès de ces pionnières. La moins mal connue est sans doute Lisette. Bien peu élégamment décrite dans la presse de l’époque comme « un spécimen remarquable de coureuse, petite, menue, peu riche de poitrine, garçonnière et de visage indécis », elle fut championne de France, recordwoman des 100 km sur route en 1894 et 1895 devant l’anglaise Miss Grace (en 2h41 et des poussières), détentrice du record du monde féminin de l’heure (40 km et 340 m, record qui ne fut dépassé qu’en 1902) et n’hésitait pas à se mesurer à des collègues masculins au Vel d’Hiv en 1897. Marie Tual, Etteogella, Reillo et Georgette formaient l’équipe féminine partie en 1897 à Saint-Pétersbourg. Germaine Darghyl (Déjazet) remporta le 6e championnat des artistes en 1898.

Ces championnes de la Belle Époque réussirent pourtant à gagner une bataille autrement plus importante que celles qu’elles remportèrent dans les vélodromes. Contre la morale et le jugement d’une grande partie de leurs contemporains (lire avec stupéfaction la page 8 du traité La bicyclette et les organes génitaux, publié en 1900 par O’Followell), elles participèrent à l’engouement général de leur temps pour la pratique de la bicyclette et  imposèrent de jeter au fossé jarretières, corsets et encombrantes robes à crinolines pour enfiler culottes de zouaves, maillots moulants et même, en très peu de temps, des justaucorps. Preuve, comme l’a montré Philippe Gaboriau, que le vélo fut bel et bien un instrument d’émancipation féminine.

La championne Marie Tual photographiée en 1896-1897.  [Collection Jules Beau. Photographie sportive]. T. 4. f° 37 v.
Source gallica.bnf.fr / BnF.

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